Le prétendu “Miracle des Billettes”

Publié le 9 juillet 2013 dans « Culture, histoire, vivre à Paris »

Une « profanation » pour le moins burlesque

profanation1L’affaire dite du « miracle des Billettes », modèle de propagande anti-juive, défraya la chronique parisienne au 13e siècle, soit un siècle environ avant qu’une affaire semblable éclate à Bruxelles. C’est donc en 1290, à l’emplacement du sanctuaire des Billettes, sis rue des Jardins (actuellement : rue des Archives, 22-26, 4e arrondissement), qu’éclata la version parisienne des « hosties profanées ». La voici. Un jour, une pauvre femme chrétienne déposa ses habits chez un usurier juif nommé Jonathas contre trente sous. Voulant les récupérer pour Pâques, mais n’ayant pas d’argent pour les payer, elle accepta d’apporter à Jonathas le « saint sacrement », soit l’hostie consacrée qu’elle recevrait le jour de Pâques. La pauvresse se rendit donc à l’église Saint-Merri, vint à la communion, puis apporta l’hostie consacrée, cachée sous sa langue, à son commanditaire. Aussitôt, dit-on, Jonathas perça sauvagement de son couteau l’hostie dont le sang gicla en grande abondance ! Ensuite, il est dit que le juif la jeta dans le feu, mais qu’elle en sortit non seulement sans avoir subi le moindre dommage, mais qu’elle se mit en outre à voleter dans la chambre du sacrilège ! Mais Jonathas n’avait pas dit son dernier mot : il parvint à s’emparer de l’hostie volante et la lança dans une chaudière d’eau bouillante. L’eau se changea alors soudainement en sang et l’hostie s’éleva à nouveau dans les airs, laissant bientôt apparaître l’image de Jésus crucifié… Ajoutons que c’est depuis cette époque que la rue des Jardins fut appelée la « rue où Dieu fut boulu », la « rue où fut bouilli le saint sacrement » ou encore, la « rue en laquelle le corps de Notre-Seigneur fut bouilli »… Sans penser à mal, un des fils de Jonathas, informa les enfants chrétiens du forfait qu’avait commis son père et c’est ainsi, dit-on, que le sacrilège fut découvert.

Un procès

profanation2Il n’en fallut pas plus à la populace pour se jeter sur Jonathas et le livrer à ce qui en ce temps tenait lieu de justice. Jonathas fut promptement jugé et condamné à être brûlé vif (ou écartelé), en place de Grève (actuelle place de l’Hôtel de Ville). Cette exécution aussi cruelle que sommaire, perpétrée sur base d’accusations farfelues empreintes de la plus risible superstition, fit vraisemblablement le bonheur de bien des chrétiens endettés à l’égard de Jonathas. Philippe le Bel lui-même, le célèbre liquidateur de l’Ordre du Temple, fit d’ailleurs confisquer à son profit la maison du juif que l’on rebaptisa bientôt la « maison des miracles ». Quant à Belatine, la femme de Jonathas, et à ses enfants, ils n’eurent d’autre choix que de se convertir au christianisme. Superstition, bêtise et cupidité triomphèrent donc dans cette affaire, comme bien souvent…

L’origine d’un sanctuaire

L’hostie profanée, quant à elle, fut, dit-on, retrouvée dans la maison de Jonathas et recueillie dans une écuelle de bois par une voisine qui l’emporta jusqu’à l’église Saint-Jean-en-Grève (jadis située entre l’Hôtel de Ville et Saint-Gervais), où le curé la fit exposer : l’hostie fut enchâssée dans un reliquaire en forme de soleil, en vermeil doré. Quant au couteau de Jonathas et à l’écuelle de bois dans laquelle fut transportée l’hostie, on les enchâssa dans des reliquaires d’argent. En outre, quelques années après avoir connu la célébrité grâce au prétendu « miracle de l’hostie », Saint-Jean-en-Grève reçut de Lyon une considérable moisson de reliques : bras et ossements de saints, fragments de parchemin, mitre, sermons… Autant dire qu’offrandes et dons affluèrent. Et de la « maison du miracle », qu’advint-il ? Un certain Régnier Flaming, bourgeois de Paris, entreprit, en 1295, de faire édifier à cet endroit, une chapelle expiatoire. Au 14ème siècle, à la chapelle primitive s’ajoutèrent les bâtiments d’une communauté religieuse, celle des frères Hospitaliers de la Charité Notre-Dame. Dès qu’ils furent installés, les religieux de la « maison du miracle », qui allait devenir le sanctuaire des Billettes, organisèrent des offices solennels de réparation. Les fidèles affluèrent bientôt dans ce lieu de pèlerinage en tel nombre qu’il fallut agrandir la nef ! En 1427, on adjoignit au sanctuaire un cloître, le seul cloître médiéval parisien qui ait survécu jusqu’à nos jours. Ce cloître est doté de belles arcades à voûtes flamboyantes et on peut le visiter à l’occasion d’expos temporaires ou de concerts qui s’y tiennent régulièrement. Le n°22 de la rue des Archives est aujourd’hui le siège de l’Église évangélique luthérienne de France (EELF). Le prétendu « miracle de l’hostie » fit donc l’objet d’un véritable culte articulé autour du sanctuaire des Billettes et de l’église Saint-Jean-en-Grève, et bien des siècles plus tard, on commémorait encore ce non-événement trois fois par an, notamment lors de processions solennelles qui parcouraient le chemin séparant Saint-Jean-en-Grève des Billettes. À ces occasions, on portait le reliquaire de l’hostie. Le « miracle » était également commémoré dans l’église Saint-Jean-Saint-François (rue Charlot n°6, 3e arr.)…